Comment les jeunes hommes transforment le visage du conservatisme au Canada
Sous l'influence des guerres culturelles américaines, la génération Z prend des directions politiques opposées : les hommes virent à droite et les femmes penchent à gauche, selon un récent sondage. Des signes montrent aussi que les jeunes conservateurs canadiens ne le sont pas de la même manière que l’ont été, par exemple, les anciens premiers ministres Brian Mulroney ou même Stephen Harper. Dans un sondage mené en décembre auprès de 1500 personnes, la firme Abacus Data indique que 34 % des jeunes hommes sondés pouvaient être classés comme étant économiquement progressistes mais culturellement conservateurs. Selon Abacus Data, ces jeunes hommes soutiennent une hausse des impôts pour les plus riches et souhaitent que les gouvernements offrent un éventail de services sociaux. En même temps, ils appuient une répression accrue de l’immigration illégale, s’inquiètent de la liberté d’expression en ligne et s’opposent à la participation d’athlètes trans dans des équipes sportives féminines. C’est un changement radical par rapport aux dernières décennies de politique canadienne. Toutefois, les priorités politiques de ces jeunes hommes ne semblent pas partagées par les femmes du même âge. Seulement 11 % des jeunes femmes ont été classées comme économiquement progressistes mais culturellement conservatrices, selon les données d’Abacus. C'est sur les questions culturelles que les divergences entre les sexes se font sentir. Non seulement chaque groupe appuie des partis différents, mais de plus en plus de données montrent que les jeunes hommes et les jeunes femmes perçoivent le monde de manière fondamentalement différente. Avec plus de 180 000 abonnés, Adam Beattie est un des influenceurs conservateurs les plus populaires au Canada sur TikTok, où il utilise le pseudonyme Robin Skies. Dans ses vidéos récentes, cet influenceur accuse les baby-boomers de se moquer éperdument des générations plus jeunes et affirme que Il a décrit la vision du chef conservateur Pierre Poilievre pour le pays comme étant L'influenceur conservateur Adam Beattie. Photo : Hunter Soo/CBC Pour les conservateurs de la génération Z, les questions comme Trump et les droits de douane ne sont que des diversions comparativement à une crise culturelle plus profonde provoquée par les valeurs progressistes. De jeunes influenceurs comme lui ont redéfini l’image et le ton du conservatisme au Canada et ont inspiré Pierre Poilievre lorsqu’il a reconstruit le Parti conservateur après la défaite de 2021. Le soutien de la génération Z a donné aux conservateurs un air moderne, connecté aux utilisateurs du numérique et prêt à capter l’élan anti-establishment qui s’est répandu dans les démocraties après la pandémie de COVID-19. Même si un second mandat de Donald Trump a ébranlé l’avance dans les sondages dont le chef conservateur bénéficiait depuis plusieurs mois, les jeunes hommes demeurent, jusqu’à présent, un pilier inébranlable de sa base. À chaque scrutin fédéral depuis 2015, les électeurs de 18 à 30 ans ont massivement soutenu les libéraux ou le NPD, selon les données de l'Étude électorale canadienne, une enquête menée par des chercheurs avant et après les élections. Depuis 2021, toutefois, les sondages indiquent que les jeunes hommes se tournent de plus en plus vers les conservateurs. Un sondage mené par Abacus Data à la fin mars suggère que 41 % des hommes de moins de 30 ans appuient les conservateurs, contre 23 % des femmes du même âge. Cet écart de 18 points contraste fortement avec les résultats d’un sondage d’Abacus à la veille des élections de 2021, où 27 % des jeunes hommes et 29 % des jeunes femmes prévoyaient voter pour les conservateurs. Le mouvement conservateur moderne en Amérique du Nord est souvent vu comme une fusion entre conservatisme social et fiscal. Toutefois, ces dernières années, les conservateurs culturels ont pris une place centrale et ont recentré le débat politique. Le conservatisme culturel est plus fréquent chez les jeunes et chez les hommes. Il accepte la nécessité d’un filet de sécurité sociale, mais il s’inquiète de la désintégration de l’ordre social, qu’il attribue à la montée des valeurs libérales ou progressistes. Ce conservatisme invoque moins la religion ou l’économie dans les débats publics, préférant des arguments fondés sur des valeurs comme la famille ou la liberté. Ginny Roth, ancienne directrice des communications de Pierre Poilièvre lors de la course à la chefferie conservatrice de 2022. Photo : Ousama Farag/CBC Sous-jacente à cette vision se trouve une croyance selon laquelle la société a basculé radicalement à gauche ces dernières années, sous l’impulsion de mouvements comme #MeToo ou Black Lives Matter. Beaucoup de jeunes conservateurs se voient comme des opposants à l’idéologie woke, qu’ils perçoivent comme un combat pour la justice sociale mené au détriment d'autres priorités. Une forme de politique du ressentiment – l’idée selon laquelle la société est allée trop loin dans les causes progressistes – a émergé dans plusieurs démocraties, où les jeunes hommes soutiennent des partis conservateurs, tandis que les jeunes femmes optent pour des partis plus progressistes. En 2022, par exemple, une vaste majorité de jeunes hommes a soutenu Yoon Suk-yeol, un candidat présidentiel sud-coréen qui se revendiquait comme étant En novembre dernier, Donald Trump a reçu le soutien d’une majorité de jeunes hommes aux États-Unis, un groupe qui avait majoritairement voté démocrate en 2020. En Allemagne, les jeunes hommes ont aidé le parti d’extrême droite AfD à arriver à la deuxième place lors des élections de février. Les jeunes femmes allemandes ont davantage appuyé le parti d’extrême gauche. Cela étant, cette chercheuse note que L’explication la plus fréquente donnée par les experts à ce fossé entre les genres, au Canada comme ailleurs, est l’usage massif des réseaux sociaux, dont les algorithmes visent à diriger certains contenus vers des publics spécifiques. Et la politique du ressentiment est un thème récurrent dans les recoins d’Internet fréquentés par les jeunes hommes. La Pour les jeunes conservateurs, ces espaces en ligne offrent un refuge face à l’orthodoxie libérale qu’ils estiment dominer la société. Le chef du Parti conservateur Pierre Poilievre (à gauche) et l'ancien premier ministre Stephen Harper lors du rassemblement de M. Poilievre au sud d'Edmonton lundi. Photo : La Presse canadienne / JASON FRANSON Pierre Poilievre a démontré qu’il connaît bien ces univers numériques. Ses publications sur les réseaux sociaux rappellent parfois les balados de la manosphère, et il a été invité deux fois sur celui de Jordan Peterson. Ce groupe, toutefois, n’est pas toujours aligné avec l’opinion publique dominante. Un sondage d’Abacus paru plus tôt cette année a montré qu’après les lourds droits de douane imposés par Trump au Canada, 38 % des hommes de moins de 30 ans ont encore une opinion positive du président américain. Par contraste, seulement 22 % des Canadiens ont une opinion favorable du conseiller milliardaire de Trump, Elon Musk, et ce chiffre monte à 42 % chez les jeunes hommes. D'après un texte de Jonathan Montpetit, de CBC NewsLe groupe démographique le plus susceptible de dire aujourd’hui qu’il votera pour les conservateurs dans nos sondages est celui des hommes de moins de 30 ans
, explique David Coletto, fondateur et PDG de la firme de sondage Abacus Data.Je pense que les jeunes hommes sont aujourd’hui les plus réfractaires au changement sur le plan culturel, pas tant sur le plan économique
, affirme David Coletto. Je pense qu’ils sont très anxieux devant l’ampleur et la rapidité des transformations, notamment dans les structures du pouvoir sociales.
Remodeler le conservatisme
le Canada est complètement brisé
.absolument géniale
.L’idée selon laquelle des gens, particulièrement plus âgés, pourraient être prêts à donner un mandat au [chef libéral] Mark Carney parce que Donald Trump a froissé leur ego, alors que leurs enfants n’arrivent pas à payer leur loyer, à acheter une maison ou à subvenir à leurs besoins de base, c’est frustrant
, lance Adam Beattie.
Un fossé qui se creuse
L’ampleur du changement au sein de la coalition [conservatrice] serait très choquante pour beaucoup
, explique Ginny Roth, associée chez Crestview Strategy à Toronto et militante conservatrice qui a dirigé les communications de la campagne de Pierre Poilievre à la chefferie du PCC en 2022.Les conservateurs ont longtemps eu peur, je pense, de défendre un ensemble de valeurs. Ils préféraient adopter une position libérale neutre
, explique Ginny Roth. Poilievre est plus audacieux. Il croit que les conservateurs peuvent gagner et élargir leur coalition en parlant à ceux qui ont une vision du monde fondée sur les valeurs.

La seule raison pour laquelle les jeunes de droite parlent de toutes ces questions woke, c’est parce que la gauche est obsédée par ça
, affirme Adam Beattie. Moi, je m’en fous. Je veux un emploi. Une maison. Une famille. La sécurité.
La politique du ressentiment
antiféministe
, destitué après une tentative ratée d'imposition de la loi martiale en Corée du Sud.L'activisme progressiste a probablement poussé certains hommes à se sentir exclus
, indique Alice Evans, professeure au King’s College de Londres, qui rédige un livre sur l’écart de genre à l’échelle mondiale.dans de nombreux pays à propos desquels j’ai vu des données, le changement le plus important vient en fait des femmes, les jeunes femmes devenant beaucoup plus progressistes, tandis que les hommes restent relativement stables [d'un point de vue politique]
.Phénomène tribal
Hommes et femmes passent moins de temps ensemble, socialisent moins, ne se comprennent plus autant. Ils s’immergent dans des sortes de tribus en ligne
, explique Alice Evans.manosphère
, représentée dans des balados comme ceux de Joe Rogan ou de Jordan Peterson, a été créditée par les partisans de Trump pour avoir renforcé son attrait chez les jeunes hommes.C’est agréable d’être dans un environnement où tu peux dire ce que tu veux et être toi-même, sans que personne vienne te censurer
, avance l'influenceur Adam Beattie.
Quand Pierre Poilievre va sur le podcast de Jordan Peterson, c’est une stratégie, à mon avis, conçue entièrement pour parler à ce groupe, qui n’est pas le public conservateur traditionnel
, estime le sondeur David Coletto.Les jeunes hommes vont dans une direction et tous les autres vont dans une autre
, analyse David Coletto.
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